L'Entretien de la semaine

“Chez nous, le vêtement est spirituel et rempli de culture”, Selly Raby Kane (Styliste)

Elle est l’une des rares designers à avoir eu le privilège d’habiller la star américaine Beyoncé en 2016, Selly Raby Kane styliste et cinéaste s’inspire des livres, des films, de la musique, de son entourage et de son environnement pour créer un style Afropunk avec des tissus, des motifs, des couleurs vives et des coupes extravagantes. Passionnée de cinéma, elle en a fait son nouveau moyen d’expression en plus de la mode qu’elle gratifie d’un style décalé et de sa signature “Kimono”.

Nous l’avons rencontré en express lors de la Dakar Fashion Week organisée du 2 au 4 décembre. Interview

Vous participez à la Dakar fashion Week qui a 20 ans d’existence, diriez-vous qu’elle a participé largement à la mise en lumière de la mode sénégalaise et africaine en général ?

Je pense que l’une des plus grandes choses à saluer aujourd’hui, c’est que c’est un événement qui a 20 ans et que c’est énorme, c’est un temps qui est long et les événements ont une courte vie à Dakar et dans le pays. Avoir poussé ça jusqu’à aujourd’hui, c’est important et les designers ont besoin de plateformes donc c’est une bonne chose.

Alors la collection que vous avez présentée, à quoi fait-elle référence ?

Elle parle déjà des anciennes collections qu’on a faites donc il y a un brin de nostalgie, il y a beaucoup de Dakar, il y a beaucoup d’influences cinématiques. Je pense que c’est un mélange des choses que j’aime et des aspects créatifs qui m’attire, des souvenirs d’enfance, plein de choses que j’avais envie d’insuffler à cette collection.

Je suis contente juste de parler de là où je viens et de dire la vérité sur les espaces dont on vient. Moi, je m’adresse d’abord à mes gens, aux gens de chez moi et ensuite, cette adresse-là voyage, mais principalement, c’est nous.

Vous avez débuté très jeune avec un style nouveau et créatif, à cette époque aviez-vous une vision de ce que serait la mode pour vous sur le long terme ?

J’ai débuté, je ne savais même pas ce que je faisais, j’avais plein de dessins et je me suis dit, il faut absolument que je les couse et j’ai commencé assez naïvement comme ça, mais ça a touché les gens et depuis ce moment-là, quelque chose de solide s’est passé.

Après tant d’années, diriez-vous que vous êtes toujours dans cette même optique d’y aller au feeling ou êtes-vous dans les grandes réflexions sur ce que doit être la mode ?

Ce sont les deux en même temps et c’est un équilibre à trouver entre les deux. Ne pas sombrer dans le sur-réfléchi parce que moi personnellement ça ne me réussit pas. Mais il faut que ça soit organisé et en même temps toujours laissé le libre flux à l’expression véritable de la créativité parce que si on la restreint trop, on finit par entrer dans un uniforme qui n’est pas le nôtre.

« C’est l’un des continents qui a le plus beau rapport aux textiles et aux vêtements »

Vous êtes dans le secteur depuis maintenant une dizaine d’années, quelle vision de la mode sénégalaise et africaine avez-vous ?

C’est une mode qui est très incarnée, c’est une mode qui est appuyée sur un patrimoine extrêmement riche. C’est l’un des continents qui a le plus beau rapport aux textiles et aux vêtements. Chez nous, le vêtement est spirituel, et rempli de culture, il est présent dans les grands moments de nos vies, donc tout ça pour moi, c’est cool de voir la scène d’aujourd’hui relever ce défi-là de la présence et d’expression de qui nous sommes à travers nos vêtements.

Le Sénégalais lambda n’a pas forcément un très grand rapport à l’art et à la mode, diriez-vous que c’est un frein pour le développement du secteur ?

Peut-être les événements de mode, ça, c’est un peu moins répandu, mais l’art est inscrit dans la fabrique du pays. Les gens créent même s’ils ne sont pas visibles. Dans leurs quartiers, dans leurs chambres, dans une famille, on va toujours voir un artiste, quelqu’un qui crée donc ça fait partie de l’ADN de la ville. Maintenant, pour la mode, c’est une autre histoire, il y a un peu moins de gens qui viennent de cet écosystème.

La mode ne s’adresse pas tout le temps à tout le monde, devrait-elle davantage se démocratiser ?

Complètement. Déjà, l’une des choses à regarder, c’est que tous les designers qui utilisent des textiles typiquement de chez nous fait chez nous, teint chez nous, ils font un énorme travail donc ce travail-là, il faut qu’il soit rémunéré. Ensuite, il y a des marques pour tout type de portefeuilles, tout type de bourse, tout type de budget. Il y en a qui choisissent d’être dans des produits de luxe, il y en a d’autres qui choisissent d’être dans des productions accessibles. Il faut permettre à la mode d’avoir sa diversité et aux designers de choisir dans quel créneau ils se placent. Il y a des marques qui ne seront pas pour tout le monde parce que ce ne sont pas leurs goûts ou ce n’est pas le porte-monnaie, mais il y en a d’autres qui sont accessibles et qu’on achète.