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Pour une statue, le régime de Talon ordonne la démolition d'un édifice de 21 milliards FCFA
24/09/2020
Pour une statue, le régime de Talon ordonne la démolition d


Des images apocalyptiques qui ne sont pourtant pas celles d'un tremblement de terre mais d'une démolition commanditée d'un édifice hôtelier d'une valeur de 21 milliards F CFA, construit par l'entrepreneur sénégalais Yérim Sow. Que s'est-il réellement passé et comment a-t-on fini d’installer une véritable psychose auprès des investisseurs dans ce pays ? Une histoire qui risque, hélas, d'écorner, encore une fois, l'image du continent. 

 

Patrice Talon, actuel président du Bénin et Yérim Sow, homme d’affaires sénégalais, ont deux parcours émérites qui devaient les prédestiner à s’entendre. En effet, l’homme fort de Cotonou, présenté comme le plus riche de son pays s’est imposé dans son fief dans des secteurs tels que ceux du coton, des huileries et même de l’hôtellerie avant de parvenir à la magistrature suprême. Sa fortune, estimée par le magazine américain Forbes à plus de 400 millions de dollars, le classe parmi les 15 hommes les plus riches d’Afrique francophone.

 

Yérim Sow, quant à lui, n’est plus à présenter. À la tête du groupe Teyliom, il est régulièrement classé parmi les personnalités les plus influentes du continent africain. À la tête d’un empire financier estimé à plus de 350 millions de dollars par le même magazine, il a fondé il y a plus d’une quinzaine d’années le Groupe Teyliom International dont les activités sont portées par un effectif de 1500 collaborateurs. Il faut dire que l’homme enchaîne également les succès dans différents secteurs grâce à une vision souvent décriée comme étant trop ambitieuse pour les limites du marché africain, mais qui finit souvent par porter ses fruits. 

 

Copropriétaire aujourd'hui de Free Sénégal, il a également beaucoup investi dans l'immobilier et le secteur bancaire. L’on peut entre autres citer Bridge Bank Group en Côte d’Ivoire, désormais classée 9e banque sur 29 avec un total bilan de plus de 500 milliards FCFA au 30 juin 2020. Pour lui, rien ne semble suffisamment beau pour l’Afrique et c’est cette inspiration qui l’a certainement poussé à investir plus de 135 milliards FCFA dans l’hôtellerie avec un parc de plus de 9 hôtels et 795 chambres. En plus du Radisson Blu, le groupe compte d’autres franchises prestigieuses parmi lesquelles Yass Almadies (Sénégal), Noom Abidjan, Seen Hôtel Abidjan (Côte d’Ivoire), Noom Hôtel Conakry (Guinée) et Noom Niamey (Niger).

Des actifs qui lui ont valu la confiance des partenaires financiers stratégiques de renommée internationale. Tels La Banque ouest-africaine de développement (BOAD) qui appuie le projet du Noom Cotonou à travers un prêt de 3,5 milliards FCFA. En somme, sa filiale Teyliom Properties Bénin a mis plus de 15 milliards FCFA dans la construction de ce complexe 5 étoiles de 120 chambres ; la valeur totale de l’investissement étant estimée à plus de 21,5 milliards FCFA. Le Noom Hôtel Cotonou devait donc renforcer le parc hôtelier du groupe Teyliom. Malheureusement, il semble que l'une des plus hautes autorités du Bénin, n’ait pas vu cet investissement d'un bon œil. De l’avis de plusieurs sources béninoises contactées dans le cadre de cette enquête, l'hôtel Noom Cotonou était perçu comme une véritable menace concurrentielle par le Clan Talon, propriétaire du Novotel et l’Ibis. C'est ainsi que Yérim Sow, du jour au lendemain, se retrouve victime d’une injustice incommensurable.

 

Son hôtel, achevé à 90%, a été réduit en cendres par du matériel militaire. La raison officielle évoquée pour mettre à nu cet édifice de 21 milliards FCFA : une statue. Pour une sculpture, les autorités du Bénin, pays dont l’indice de développement humain reste un des plus faibles au monde, a décidé de raser un bâtiment. N’aurait-il pas été plus judicieux de convertir cet espace en un centre hospitalier, universitaire ou à caractère social plutôt que de le réduire à néant après tant d’efforts humains et financiers ? Dans un contexte sanitaire marqué par la propagation inquiétante du Covid-19, difficile de légitimer cette décision du gouvernement béninois lorsqu’on sait à quel point les centres d’accueil sont en déficit. 

 

Alors quelles sont les véritables raisons de cet acte spectaculaire ? 

Le 28 février 2020, le ministère de l’Économie et des Finances du Bénin et l’Agence Nationale du Domaine et du Foncier ordonnent la démolition du chantier de l’hôtel Noom. Certes, la livraison de cet hôtel, initialement prévue en 2014, a plusieurs fois été retardée, comme c’est souvent le cas pour plusieurs projets de cette dimension. Cependant, les promoteurs avaient la ferme intention de procéder à l’ouverture cette année 2020. 

Ainsi, à la grande surprise générale, les autorités béninoises décident de résilier le bail accordé au groupe Teyliom, sans aucune forme de compensation, pourtant annoncée à l'investisseur Yérim Sow lors des premières discussions sur le sujet. 

 

En effet, lors d’une récente audience, Romuald Wadagni, ministre béninois de l’Économie, et Séverin Quenum, le ministre de la Justice, garantissaient tous les deux à l’homme d’affaires sénégalais que le gouvernement s’acquitterait au moins d’une compensation par rapport aux dommages subis. Mais à ce jour, les autorités béninoises ne se sont jamais formalisées de leurs promesses ni de la loi puisque des agents du génie militaire ont finalement procédé au démontage du site. 

 

L'intransigeance et la célérité du gouvernement béninois à mettre fin au chantier de l’hôtel, en violation de toutes les règles juridiques, interpelle quant aux réelles motivations des autorités béninoises. Officiellement, en perspective de la commémoration du 60ème anniversaire de l’accession à l’indépendance du Bénin, dont les festivités se déroulent tout au long de cette année 2020, l'autorité aurait préféré détruire l’édifice hôtelier de 15 milliards FCFA, construit avec le dur labeur et la sueur des ouvriers béninois, pour y ériger un monument célébrant ce moment décisif dans l’histoire de l’ancien Dahomey. 

 

Mais cette explication servie par le gouvernement béninois, qui justifie difficilement la destruction d’un chantier prometteur pour le rayonnement de la capitale Cotonou, résiste mal à l’épreuve des faits. En effet, des observateurs proches du dossier nous révèlent que derrière son statut de Président de la République, Patrice Talon ne s’est jamais vraiment défait de son costume d’homme d’affaires. Selon des sources béninoises proches du dossier, en tant que propriétaire du Novotel ou Ibis, le successeur de Thomas Yayi Boni s’échinerait à préserver jalousement ses intérêts face à la concurrence. Et l’arrivée d’un mastodonte tel que le groupe Teyliom risquait de bousculer sérieusement la position de son groupe dans le secteur hôtelier béninois, d’autant plus que le clan Talon serait, selon des sources concordantes, au cœur d’un nouveau projet dans la capitale, le Sofitel. Sans pour autant confirmer cette hypothèse, force est de constater que la présence régulière de l’un de ses fils sur le chantier de construction de cet édifice intrigue plus d’un. 

 

Avant Yérim Sow, d’autres promoteurs hôteliers victimes du même procédé

Les mésaventures vécues par Yérim Sow ne sont pas inédites dans l’histoire récente du Bénin. Souvenons-nous du sort réservé, en 2017, au Bénin Marina hôtel, anciennement appelé Hôtel Sheraton. Longtemps considéré comme l’un des trésors architecturaux de Cotonou, cet hôtel, propriété de l’homme d’affaires Martin Rodriguez, principal concurrent du Novotel et de l’Ibis dans le secteur, avait été saisi par le gouvernement béninois et démoli. Martin Rodriguez, qui vit désormais aux États-Unis, a déclaré dans les colonnes de l’hebdomadaire français L’Express que “Talon a introduit la politique dans les affaires, et les affaires dans la politique”. De même, le Marriott, complexe hôtelier qui devait être érigé dans la même zone du Palais des Congrès, et appartenant à l’opérateur économique Ghaby Kodeih, a aussi été neutralisé. Des sources proches du dossier nous révèlent en effet que l’État a résilié son bail alors que près de 90% des travaux avaient déjà été réalisés. Les travaux arrêtés, face au défaut de paiement qui s’en suivra, la Société Générale saisira l’hôtel.  

 

La soumission ou l’exil, c’est le choix que semble laisser Talon à ses adversaires aussi bien dans les affaires qu’en politique. Sur ce dernier point, citons le cas de Sébastien Ajavon qui fut considéré comme son principal adversaire. L’opposant a été condamné à vingt ans de prison dans une mystérieuse affaire de trafic de cocaïne qu’il a toujours nié becs et ongles. Ses biens ont été intégralement saisis, ses sociétés mises en liquidation, et il vit désormais à Paris, où le statut de réfugié politique lui a été accordé. Et ses chances de participer à l’élection présidentielle de 2021 sont fortement compromises. 

 

Yérim Sow est donc la nouvelle, mais ni la première ni certainement la dernière victime des manœuvres des autorités béninoises. Cependant, l’homme d’affaires sénégalais a décidé de poursuivre la bataille pour le respect de ses droits, afin d’obtenir une indemnisation devant l’immense préjudice subi dans cette opération. L’affaire est pendante devant le Centre International pour le Règlement des Différends relatifs aux Investissements (CIRDI), une juridiction basée à Washington. 

 

L’image du Bénin écornée 

Au-delà d’une potentielle condamnation juridique, cette affaire met surtout en relief les dérives du pouvoir actuel au Bénin qu'il ne faut surtout pas confondre avec le peuple béninois, connu pour son génie créateur et son amour de la paix. 

 

Cette décision, prise par le Président de détruire un chantier, porté par des investisseurs africains, et qui devait entraîner la création de centaines d’emplois, interroge dans un pays où plus de 40% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, selon l’Institut national de la statistique et de l’analyse économique (INSAE). Patrice Talon, du fait de son passé, s’est souvent présenté comme un exégète de l’entreprenariat africain et du patriotisme continental. “ Le développement de nos pays respectifs passe par l’outil de développement économique qu’est l’investissement. L’investissement privé, l’implantation, le développement des PME”, déclarait-il en avril 2018 lors d’un sommet Afrique-Caraïbes. Déterminé à accélérer l’intégration africaine, il avait même décidé “que le Bénin n’exigerait plus de visas à d’autres africains”. Mais ces engagements initiaux ont vite volé en éclats du fait de ses intérêts particuliers. Et ce n’est pas l’entrepreneur sénégalais Yérim Sow qui dira le contraire. 

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