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"La parole doit être libérée"

20/11/2020
"La parole doit être libérée"


Dans les médias, elle a souvent été présentée à tort comme une reine de beauté. Toufah Jallow est en réalité une jeune fille qui avait de grandes ambitions. En participant à ce concours de jeunes talents, ce jour de 2014, elle était loin d’imaginer que sa vie allait basculer dans l’horreur. Rencontre.

Vous avez participé à ce concours de jeunes talents en 2014 qui a fait basculer votre vie. Quelles étaient vos motivations ?

Je voulais en réalité une bourse  pour faire des études. Je voulais étudier les relations internationales ou le cinéma et cette bourse allait me permettre de réaliser ce rêve.

Yaya Jammeh, Président de la Gambie à l’époque, vous a personnellement félicitée après le concours. Qu’avez-vous ressenti à ce moment ?

Je me sentais très bien, comme une jeune fille qui a désormais la possibilité de faire des études.  J'étais très heureuse et j'étais surtout très fière parce que j'avais mérité ce prix.  À ce moment, je n’avais aucune arrière-pensée négative. Je me projetais en me demandant dans quelle école j’irais étudier. Après la remise des prix par le ministère de l’éducation, Yaya Jammeh avait reçu les gagnantes, à peu près un mois plus tard, à l’occasion d’une cérémonie qui a été retransmise à la télévision.

Ce jour-là, il a dit une phrase, « ne vous précipitez pas pour vous marier,  mais utilisez la bourse du concours pour réaliser vos rêves ». Avec le recul, est-ce que vous vous dites que cette phrase ne présageait rien de bon ?

Oui, cela me paraît très ironique aujourd'hui, car comme tout homme dans une position de pouvoir, il se permet de dire des choses en sachant qu'il a une immunité totale. Tout ce qu'il prêche, c'est pour les autres. C'est-à-dire ne pas se marier trop vite. Mais ces hommes de pouvoir  s'arrogent  le droit de faire exception. C’est aussi parce que les médias étaient présents. Il s’agissait pour lui de dire ces choses en public et se donner une bonne image. Sachant ce qu'il s'est passé, bien sûr que c'était ironique. Mais j'y croyais, et d'ailleurs j'y crois toujours, car cela reste de très bons conseils, que les femmes prennent le temps de s’éduquer et de ne pas se marier trop tôt.

Quand vous avez compris que Yaya Jammeh avait des attentions autres que celles qu’il aurait dû simplement vous porter, qu’avez-vous ressenti ?

Je me suis sentie trahie, parce que je lui faisais confiance. Parce qu'il représentait un père pour moi.  C’est effectivement des sentiments de trahison et de confusion qui m’ont envahie.

Vous avez raconté votre viol dans les médias, avec des détails à peine croyables. Comment on arrive à se reconstruire après un tel drame ?

Je n’avais pas besoin de me reconstruire,puisque je n’étais pas détruite. Mais je me suis redéfinie. La raison pour laquelle j'ai été aussi explicite est que je voulais que les gens aient une idée précise des autres histoires. Plusieurs personnes ont entendu l’histoire de  mon viol, mais n’ont aucune idée de ce qu’il s’est réellement passé. Je voulais changer cela. En leur donnant plus de détails, ils pourront en comprendre la gravité.

Vous êtes la première femme à  avoir brisé le silence. Où avez-vous puisé ce courage pour dénoncer votre bourreau ?

Mon courage vient surtout de mon désir de survivre, car  garder le secret me tuait de l’intérieur. Et en gardant le silence, je protégeais quelqu’un qui m'avait blessée.  Et je voulais être la dernière personne au monde à protéger  cette personne.

 Vient ensuite la fuite à Dakar. Ce fut un choix de raison pour vous ? Fuir votre pays, la réalité ?

Je ne suis pas partie parce que je voulais appréhender ce qu’il m’était arrivé. C’était pour me sauver, car il avait l’intention de me revoir et de me violer de nouveau. Il en allait de ma survie.

Après le Sénégal, c’est le Canada qui vous a accueillie. Vous y êtes désormais réfugiée.  À l’université, vous avez choisi d’étudier pour devenir travailleuse sociale. Votre histoire a-t-elle influencé votre choix de carrière ?

Totalement ! J’ai réalisé que c’était mon destin. C’est ce que je dois faire.  En choisissant cette option, je suis venue avec mon bagage. J’ai un avantage à travailler dans ce milieu, puisque j’ai moi-même vécu la violence. Maintenant, je suis encore plus spécialisée. Je travaille dans un domaine qui s’appelle « Femmes et enfants agressés»

Vous avez actuellement un projet de documentaire qui a pour but de dénoncer les violences basées sur le genre. Parlez-nous-en.

Nous allons le tourner en Gambie. Je serai aussi bien la réalisatrice que l’une des intervenantes. Ce film fera un focus sur la vie d’autres victimes de violences sexuelles en général.  Nous allons montrer la vie quotidienne de ces femmes. Elles nous parleront de leur vie, après avoir témoigné à la commission Vérité-réconciliation. Nous irons également à la rencontre de celles qui n’ont pas osé parler en public.

Qu’aimeriez-vous dire aux jeunes filles qui, malheureusement, subissent le même sort que vous dans le monde ?

Je dirai que chaque victime de violences sexuelles a énormément de courage et de force, parce qu’elles ont continué à vivre en gardant ce secret. Je pense que certaines ne parlent pas, car c’est leur façon de gérer le traumatisme. Mais la parole doit être libérée. Ce n’est pas aux victimes de porter le fardeau de la honte. Ce n’est surtout pas à elles de protéger la réputation de  leur agresseur, même si la société vous dit le contraire.

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