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L'entretien culture

« J’avais pour aspiration de poser les bases d’une réflexion, faire une photographie de la société à un instant T.»

11/01/2021
« J’avais pour aspiration de poser les bases d’une réflexion, faire une photographie de la société à un instant T.»


Après  « Barça ou Barsakh » et « Tant qu’il y a de la vie », Yaram Dieye signe un troisième texte littéraire avec « Un sou pour sa survie »,  publié aux Éditions Rahma. Dans ce livre, composé de deux nouvelles,  l’auteure s’est intéressée à deux des couches les plus vulnérables de la société sénégalaise : les enfants de la rue et les malades mentaux. Deux nouvelles édifiantes qui plongent le lecteur dans un monde où règnent la peur, le sentiment d’abandon et la folie.

Vous êtes l’auteure du livre  « Un sou pour sa survie »,  qui réunit deux nouvelles et qui aborde des thèmes brûlants de la société sénégalaise : la mendicité et les maladies mentales. Pourquoi le choix de ces sujets ?

La société sénégalaise est une société accueillante dont l’identité culturelle est fortement moulée dans le concept de Téranga. Cette hospitalité, solidement ancrée, est pourtant mise à mal et devient quasiment vide de sens quand on braque les projecteurs sur le traitement réservé à des marginaux, comme les Talibés et les malades mentaux. Au sein de cette collectivité, l’écrivain n’est pas qu’un observateur passif. Il constate en périphérie et vit de l’intérieur ces contradictions sociétales. C’est tout le sens de ce livre.

Dans « un sou pour sa survie », le lecteur vit les péripéties des talibés à travers l’histoire de Bassirou et son frère Hamidou. Vous n’hésitez pas à décrire avec minutie les horreurs que peuvent subir ces enfants, entre privations et sévices corporels. Pourquoi ce parti pris ?

Il ne s’agit par d’un parti pris, il s’agit d’essayer de traduire au plus près. Il y a une part d’imaginaire certes, mais celle-ci ne doit ni occulter ni déformer la réalité. Et le quotidien de ces enfants reste empreint de dangers de toutes sortes, qu’on ne peut ignorer: tortures, barbaries, violences physiques par coups et blessures, mutilations, pédophilie, etc. Ces actes sont trop graves pour être banalisés, surtout envers de si jeunes victimes.

Vous avez également décrit l’angoisse de la mère des deux garçons, Ndèye. C’est un côté de l’histoire des talibés qui n’est pas toujours raconté. Celui des parents, en l’occurrence, ici, une maman…

Le point de vue de la femme est abordé en filigrane dans ce livre. D’abord, son opinion dans le choix de l’éducation de ses enfants et son investissement personnel. La maternité accentue nos peurs, nos angoisses et nous fait repousser nos limites. Dans la première nouvelle, là où Baay Daour a un point de vue net et tranché, Ndeye questionne d’abord le rapport à l’altérité. Concrètement, comment cela se passera pour mon enfant et quid de sa prise en charge au quotidien ?

Dans la seconde nouvelle, quand Moussa, douloureusement touché par la maladie de sa fille, reste cloué par la colère et le déni, Penda elle, agit et pose des actes concrets. D’abord par des consultations mystiques qu’elle regrettera par la suite ; ensuite, en amorçant une bataille quotidienne au péril de sa propre santé. Et là, on va voir toute la grandeur de cette femme sénégalaise, cette mère qui va se mobiliser contre toute une société pour sa fille.

À travers Penda, je décris tout le paradoxe de la femme sénégalaise qui est une femme forte, élégante, débrouillarde et ingénieuse. Mais cette femme formidable a réussi à se convaincre que ses compatriotes féminines sont toutes des rivales à abattre. Elle perd son temps à donner et rendre des coups, au point de ne plus se concentrer sur l’essentiel. Elle a érigé en mode le concept de « défanté » (Querelle) et son espace de vie est devenu une arène sociale rythmée par les confrontations et les rivalités de tous bords. Cette bataille a désormais pour cadre les réseaux sociaux, où l’on s’invente des pseudo-vies comblées. Un retour à l’essentiel lui permettra de voir qu’elle est le pilier de sa société et que le temps perdu dans ces batailles ne fait qu’accentuer la domination masculine.

«Ce dernier était convaincu que la quête du savoir implique un éloignement géographique, et tout talibé doit être prêt à faire ce sacrifice. La coupure avec la famille était, à ses yeux, un élément indispensable dans l’ascension du futur érudit  », écrivez-vous, en évoquant le point de vue du père des deux talibés. C’est justement ces deux aspects que les enfants ont du mal à vivre, non ?

Il s’agit effectivement de la séparation qu’un enfant peut vivre comme un abandon, s’il n’y est pas préparé. Le Talibé quitte un foyer pour un autre, et si le lieu d’accueil est cadrant et sécurisant, cette séparation peut être moins douloureuse. Mais ce cadre sécure fait défaut dans la plupart des daaras, où le profit prend le pas sur l’apprentissage et la protection. C’est très violent de dire à son enfant qu’une autre personne a pouvoir de vie ou de mort sur lui, car le premier protecteur d’un enfant reste le parent.

Le père des deux garçons a une conception bien arrêtée, sa vision à lui. C’est ce qu’il a connu et il ne cherche pas à se départir d’une conception figée des choses. Il ne veut pas agir en contradiction avec ses propres valeurs traditionnelles, alors même que cette tradition est en perpétuel mouvement. Il transpose une copie mécanique de son propre vécu, qui est peut-être inadaptée, sans questionner au préalable la personnalité de son enfant.

Dans la seconde nouvelle, vous abordez le thème de la maladie mentale à travers l’histoire d’Absatou. Vous écrivez « …que dire d’une société qui abandonne ses fous dans la rue et se rit de leur situation. » Cette désinvolture face à cette grave maladie, est-ce un phénomène culturel ? 

Cette désinvolture est une tare. La folie touche en nous ce qu’il y a de plus noble, et face à cette maladie, notre humanité doit se dresser. L’empathie et la compassion doivent primer devant ces personnes vulnérables, qu’on doit respecter d’abord et dont on doit préserver la dignité. Mais hélas, les attitudes qu’on observe sont bien loin de tout cela : moqueries, actes humiliants, abaissants et dégradants, et ce, à tous les niveaux, qu’il s’agisse de l’environnement proche ou éloigné.

Les familles qui se battent sont démunies face à un système de santé presque inexistant pour cette catégorie de malades. C’est un véritable parcours du combattant, notamment pour la pédopsychiatrie, où les enfants attendent plusieurs mois avant de voir un spécialiste. Cette histoire, je la voulais légère et drôle car le sujet abordé est très sérieux. J’ai choisi de donner parfois la parole à Absatou, qui nous livre elle-même les détails de sa maladie et nous fait découvrir, à travers son regard, cette désinvolture que vous relevez à juste titre.

On comprend, à la lecture de ces nouvelles, votre sentiment vis-à-vis de ces deux phénomènes. Mais au-delà, qu’attendez-vous de cette publication ?

Un auteur s’investit dans son texte et c’est particulièrement vrai dans ce livre où j’ai eu besoin d’effectuer des recherches poussées avant de prendre la plume. J’ai d’ailleurs choisi la nouvelle comme genre littéraire, parce que le lecteur n’a pas forcément envie qu’on lui explique tout, ou qu’on interprète à sa place. J’avais pour aspiration de poser les bases d’une réflexion, faire une photographie de la société à un instant T. Cette photographie ne se veut ni plaisante, ni laide, mais objective et littérale. Mon travail d’auteure s’arrête là. Mais l’avocate et la militante que je suis vous dira qu’en terme d’expectative, elle attend avec impatience la Loi portant statut des Daaras pour une meilleure prise en charge de ces enfants ;  qu’elle en appelle à des lois allant dans le sens de la protection des femmes et des jeunes filles. La criminalisation récente du viol est un pas, mais les chantiers restent nombreux.

Vous avez choisi de reverser une partie des recettes du livre à l’association « les Petites Gouttes» qui vient en aide, entre autres, aux enfants de la rue. Est-ce une manière de marquer votre engagement pour cette cause ?

Oui. Il est vrai que l’on attend beaucoup des autorités, mais cette attente ne doit pas être statique. Elle doit être accompagnée par des actions et beaucoup d’associations militent depuis quelques années sur le terrain, telles que Les Petites Gouttes. L’engagement et l’investissement peuvent prendre des formes multiples : physique, intellectuelle ou financière. À ce titre, je salue l’initiative des Yayou daaras qui permettent aux talibés de pouvoir manger gratuitement et se doucher avec un suivi sanitaire. On peut faire beaucoup avec très peu quand l’humain est placé au cœur des actes.

Propos recueillis par Scheina ADAYA

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