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L'entretien culture

"Je baigne dans l'univers fantastique depuis toute petite"

02/04/2021
"Je baigne dans l


Avec sa vision de la mode, Selly Raby Kane est une signature facilement reconnaissable. Elle a transposé cet environnement dans son court métrage  « Tang Jer », sorti en 2020 et primé au festival Dakar Court de la même.

Vous  êtes l’un des designers les plus en vue du Sénégal et du continent.

Aujourd’hui on peut rajouter « réalisatrice » à  votre Cv. Comment s’est fait la transition ?

Il est vrai que l’on a été dans la mode depuis une dizaine d’années, c’est une aventure incroyable. Elle a cette capacité à forger des communautés incroyables. Le fait d’y rajouter le cinéma, c’est une suite naturelle, et de toute façon, le cinéma a toujours été présent. Le cinéma fait partie des raisons pour lesquelles je voulais faire de la mode, parce que ce qui m’attirait dans mes films préférés, ce sont les costumes, le faste, le fait de pouvoir créer du surnaturel avec du textile etc., ce sont ces choses qui me fascinent. Pour moi, être dans l’un ou dans l’autre procède de la même intention et c’est de raconter nos histoires, toucher à nos imaginaires, les déployer pour qu’ils soient vus et que notre jeunesse les habite. C’est vraiment cela qui me passionne, la mode ou le cinéma ou tout autre médium qui me permet d’exprimer qui l’on est aujourd’hui.

Vous avez travaillé avec des réalisateurs de renom, en tant que costumière. Comment arrivez-vous à concrétiser vos idées pour les besoins des films ?

 La concrétisation des idées, surtout quand on travaille sur le film de quelqu’un, c’est un processus qui est assez compliqué, parce qu’il y a la charge du devoir, du fait de vouloir bien faire, celle de vouloir traduire la vision de la réalisatrice ou du réalisateur en des vêtements qui correspondent à son esthétique. C'est une grande responsabilité et je pense que c’est un exercice dans lequel je n’ai pas toujours réussi, ayant un univers fort, c'était compliqué pour moi de pouvoir traduire la vision d’autres. Je pense que c'est un énorme travail sur l'ego. Un travail sur le fait de se mettre au service de. C’est ce que travailler sur les films des autres m’a appris. Cela m’a appris qu’à un moment, on pousse son univers et on met ce que l’on a acquis sur sa route au service de l’univers, de l’esthétique de la langue, du langage de l’autre et pour moi, c’était une leçon importante.

 Votre dernière production “Tang jer”  est encensée par la critique. Elle a,d’ailleurs, été primée au dernier festival Dakar Court. Comment est née l’idée de ce court métrage ?

 L'idée de ce court-métrage était simple. C’était de traduire la magie que je vivais dans ma ville tous les jours, car je me balade beaucoup, je rencontre beaucoup d’artistes, je rencontre beaucoup de gens qui sont d’univers tellement éclectiques. Et je fréquente des milieux très différents les uns des autres. Je me suis rendue compte que la ville a quelque chose d'ineffable en dépit de tout ce qui nous énerve, il y a quelque chose que l’on ne peut pas nommer, ou peut-être seuls les poètes peuvent le faire, c’est-à-dire une sorte d’énergie qui me transporte à chaque fois que je fais une rencontre qui me marque dans Dakar, et ces rencontres sont incroyables. On voit par exemple des gens sur des installations vivantes, vêtus de récupération, ils ont leur propre discours, ils vivent dans la rue. Il y a des caractères qui pour moi font vivre cette ville, et ces caractères on ne les voit pas nécessairement, mais c’est eux qui nous tiennent. Cette âme de la ville et ces gens-là , on doit leur être reconnaissants. Pour moi, raconter cette histoire, c’est faire des chroniques visuelles des Dakarois, en exagérant le trait, en rajoutant une couche de fantastique, de surréalisme, d’abord parce que ce sont des univers qui me plaisent, ensuite pour exacerber cette espèce d’attachement à un espace, quel qu’il soit, un attachement qui est inconditionnel.

 L’histoire se passe dans un Tangana. Pourquoi avoir campé le décor dans ce lieu ?

 Le Tangana, est l’un des nombreux lieux de convivialité. Ce sont des espaces qui, pour moi, prodiguent du soin, sont en mesure de créer des communautés éclectiques. On y trouve des gens qui viennent d’horizon divers, qui viennent de mondes différents, et ces gens parviennent à faire communauté parce que quelqu’un a ouvert un lieu où ils peuvent se restaurer, et je trouve cela magnifique. On peut beaucoup apprendre dans ces espaces, c’est pour cela que je les trouve fascinants. Je trouve que ce sont des signatures de la ville et j’ai estimé qu’il est important de documenter tout cela, comme d’autres cinéastes l'ont fait. J’ai fait ce documentaire, avec un regard, un parti-pris qui est le mien, celui du fantastique,

Vous avez toujours été passionnée par la cosmogonie africaine et d’ailleurs. Qu’est-ce qui explique cet intérêt pour ces univers fantastiques ?

 Cet intérêt pour les univers fantastiques vient du fait que depuis toute petite, on y baigne. C’est-à-dire dans une espèce de réalité qui est double, subtile et manifeste, donc tout cela fait partie d’un suc dans lequel j’ai baigné très tôt et cela passe par les contes, par certains écrits, par des médias qui montrent que la vie n’est pas cette matérialité. J’ai été marquée par ces histoires. J’ai toujours été fascinée par le fait de donner un corps, des couleurs, une esthétique selon ma perspective, à ces êtres que l’on ne peut pas voir ou à ces espaces auxquels on n'a pas accès. En plus, j’ai des membres de ma famille, en l'occurrence mon père qui était friand de films d’horreur, de science-fiction et cela m’a forgé une espèce d’amour pour l’étrange. 

 

Selly Raby Kane, c’est une signature, un style et une façon de voir la mode. Après ces années de carrière, comment votre style a-t-il évolué ?

 

Je me revois en 2008, au début de ma carrière : j'économise ma bourse pendant les vacances. Mais le style a beaucoup évolué parce qu’au début, il allait dans tous les sens. La mode était dans une section étanche, dans mon esprit et dans les faits. La musique que j’adore était dans une section étanche et le cinéma dans une autre. Mais, graduellement, surtout à partir de la collection Alien Cartoon en 2014, j'ai compris que l’on ne pouvait pas se  scinder en 5000 et qu’il fallait que je fasse une fusion de toutes ces sèves, une sorte de tronc commun et de ce tronc-là allait émerger tout le reste. Le tronc  allait donner naissance à toutes les ramifications, mais il fallait d’abord un noyau, quelque chose de nucléaire, et c’est là où on commençait à avoir des bribes de dessins animés qui s'invitent dans les silhouettes, le côté un peu armure féminine aussi. Le côté futuriste est également arrivé dans cette période où je me suis vraiment recentrée. Ensuite, il y a eu ces dernières années où j’ai beaucoup pérégriné en touchant au design, à la réalité virtuelle, aux films. Je me suis éloignée de la mode et c’est durant cette période que j’ai beaucoup expérimenté. Donc mon style a évolué en même temps que la personne que je suis. On prend de la sagesse et on a une vision du monde qui s’affine, se complexifie et j’espère que cela se verra dans les collections à venir. Mais une chose reste intacte, c’est mon obsession pour ma ville, mon pays,  et une envie d’être constamment en recherche.

Après le design et le cinéma, dans quel domaine peut-on s’attendre encore à voir Selly Raby Kane ?

Je ne sais pas à quoi on peut s’attendre. Mais il est vrai que j’aime beaucoup écrire, j’aime beaucoup les films, j’aime beaucoup la musique. J’irai aussi librement que possible, en prenant en considération que le temps que l’on a ici est court, incertain. Tout est possible et je ne partirai pas sans avoir exploré le maximum de potentialité.  

 

Propos recueillis par Scheina ADAYA 

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