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"La jeunesse de notre pays représente des âmes à remplir d’ordres imaginaires qui lui permettront d’affronter le monde de demain"

04/05/2021
"La jeunesse de notre pays représente des âmes à remplir d’ordres imaginaires qui lui permettront d’affronter le monde de demain"


“75 %. Ce chiffre représente le pourcentage de Sénégalais âgés de moins de 35 ans, l’âge officiel à partir duquel l’on appartient plus à la catégorie des « jeunes ». J’approche dangereusement de cet âge fatidique. Et je le sens, non pas dans mes articulations mais dans mes interactions avec les autres. En effet, de plus en plus de jeunes compatriotes s’adressent à moi via un vouvoiement aussi respectueux que ridicule mais que j’ai bien fini par accepter. Hélas, dans un pays structurellement gérontocrate, je ne peux même pas refuser les privilèges de l’âge alors que je suis encore légalement un jeune. Ironie du sort.

Mais les pourcentages « parlent » à peu de monde sauf aux brillants statisticiens de l’ANSD qui aiment les produire. Alors disons, pour simplifier et expliciter, qu’il y a, au Sénégal, 12,6 millions d’individus qui ont moins de 35 ans. Sur un total de 16,7 millions, cela fait beaucoup. Ainsi, à défaut d’être un atout, la jeunesse du Sénégal est d’abord un fait démographique. Elle est là. Nombreuse. Grouillante. Elle représente 3 Sénégalais sur 4. Elle a des besoins qui se nomment nourriture, eau, santé, logement. Du Maslow pur et simple auquel chaque Gouvernement, depuis Senghor, s’évertue à apporter des réponses à travers des politiques publiques portant sur la satisfaction des besoins de base et d’innombrables investissements dans des infrastructures. Le tout enrobé de slogans plus ou moins heureux martelés à l’envi lors d’allocutions officielles. 

Cependant, afin qu’elle devienne un atout pour elle-même et pour son pays, la jeunesse du Sénégal a surtout besoin de s’élever et d’être tirée vers le haut d’un point vue symbolique. Je ne crois pas dans l’économisme et la réduction de la vie à sa seule dimension productive et commerciale. C’est un leurre, un de plus, de la modernité utilitariste, celle du tout marché. Plus que des bouches à nourrir, la jeunesse de notre pays représente des âmes à remplir d’ordres imaginaires qui lui permettront d’affronter le monde de demain, avec détermination, dignité, tolérance et élégance. 

Rompre le cycle d’abandons symboliques

Pendant longtemps, notre pays s’est distingué non pas pour ses ressources naturelles qui le mettent aujourd’hui en lumière, mais pour la qualité des hommes et des femmes qu’il sécrétait à partir de son système d’éducation nationale et de ses structures sociales. L’ancien type de Sénégalais, pour parler comme Y en A Marre, s’imposait et imposait un certain respect, qu’il fut riche ou pauvre, de la campagne ou de la ville, lettré ou illettré. Il respectait le savoir et les sachants. Il était tolérant et pudique. Cela a disparu, osons le dire. Il ne s’agit pas ici de blâmer encore une fois la jeunesse sénégalaise, ce qui semble d’ailleurs être le sport favori sous nos cieux, mais plutôt de pointer l’abandon progressif dont cette jeunesse a fait l’objet. Son avenir a été obscurci par la lente dégradation de l’école publique, la démission des intellectuels dans leur mission d’objecteurs de conscience devant pousser la société à continuellement être en mouvement, le divertissement permanent, la réduction de la culture à sa part folklorique y compris dans nos politiques publiques. Et comment ne pas parler, dans cet abandon de prise en charge symbolique de la jeunesse, du blanc-seing social, médiatique et politique que l’on a collectivement offert aux discours fantasmagoriques et désormais fanatisants d’une frange de l’élite religieuse auxquelles cette jeunesse s’identifie encore, en grande partie grâce au crédit et à l’érudition des pères fondateurs.

 “Une jeunesse dont la spiritualité est nourrie par des discours suprématistes, dont les quartiers ne possèdent aucune bibliothèque, dont les écoles sont démunies de tout et souvent en grève, dont les médias n’offrent que du divertissement, doit plutôt être perçue comme une menace pour elle-même et le reste de la nation”

Pour qu’elle devienne un atout pour son propre futur et celle de notre pays, notre jeunesse doit être extirpée de ce cycle d’abandons. Une jeunesse dont la spiritualité est nourrie par des discours suprématistes, dont les quartiers ne possèdent aucune bibliothèque, dont les écoles sont démunies de tout et souvent en grève, dont les médias n’offrent que du divertissement, doit plutôt être perçue comme une menace pour elle-même et le reste de la nation. Elle n’a d’autre destin que de servir de bras armé ou de bouclier populaire à tout entrepreneur politique ou religieux soucieux de préserver ses intérêts. Elle agresse sur les réseaux sociaux ou dans la rue, est d’une violence inouïe lorsqu’elle porte l’uniforme, s’entretue pour de vulgaires matchs de Navétanes et lorsqu’elle ne souhaite pas s’engager dans de telles voies, finit par en prendre une autre encore plus funeste, celle de l’émigration clandestine. 

 Réformer les politiques de jeunesse et la société sénégalaise

 C’est ainsi qu’au-delà des réponses pratiques à apporter aux besoins primaires de la jeunesse sénégalaise, les pouvoirs publics et la société à travers ses structures de base (famille, association, cercle spirituel) doivent nourrir l’âme de ses jeunes pour faire jaillir le talent qui sommeille en eux. Nous ferons de la jeunesse du Sénégal le meilleur atout de ce pays à travers une priorisation absolue de l’accès massif et facilité à la culture, la mise en avant de notre patrimoine religieux et traditionnel positif, tolérant et ouvert, en lui apprenant le respect absolu du corps et de la parole des femmes, en lui parlant des défis du monde qui vient et qui pour nom changement climatique, résilience et écologie et qui ont déjà un impact au Saloum, dans le Fouta ou dans ce Dakar qui étouffe de béton et de gaz d’échappement.

 “Nous ferons de la jeunesse du Sénégal le meilleur atout de ce pays en lui aménageant des espaces de création artistique et de débats, en lui garantissant une présence plus importante dans les instances politiques de représentation afin que sa voix, ses idées et ses griefs y soient entendus sans intermédiaire”

Nous ferons de la jeunesse du Sénégal le meilleur atout de ce pays en lui aménageant des espaces de création artistique et de débats, en lui garantissant une présence plus importante dans les instances politiques de représentation afin que sa voix, ses idées et ses griefs y soient entendus sans intermédiaire. C’est également par des choix économiques courageux comme le lancement de grands travaux d’État, le choix résolu pour une agriculture écologique demanderesse en main d’œuvre, une formation orientée vers l’apprentissage professionnalisant que nous lui offriront les moyens de sa dignité à travers des emplois durables et non précaires.

Je suis profondément convaincu que tout cela est possible. Tous les membres de la société - l’enseignant, le guide religieux, l’acteur politique, la cellule familiale, le milieu associatif - ont un rôle à jouer pour que ces réformes politiques et changements sociétaux deviennent une réalité. Car en définitive, une bombe sociale n’est rien d’autre qu’un amas d’énergie où les réactions en chaîne deviennent incontrôlées. Cette énergie est là, disponible et presque trop abondante, j’en parlais à l’entame de ce texte. Elle s’est même déversée dans nos rues au mois de mars dernier. Tout notre défi est de la nourrir positivement et de l’organiser afin d’en faire le moteur de notre marche dans le monde sinueux qui vient.”

 

Fary Ndao

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