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L'entretien culture

"Le fleuve est à la fois un trait d’union et un bien commun qui répond aux enjeux du développement africain"

22/07/2021
"Le fleuve est à la fois un trait d’union et un bien commun qui répond aux enjeux du développement africain"


Les photographes et auteurs Yves Barou et Djibril Sy, à travers leur ouvrage «Daande Maayo. En descendant le fleuve Sénégal», nous convient à découvrir les charmes, les mythes, les paysages enchanteurs, mais aussi  les enjeux environnementaux liés  au fleuve qui s’écoule du Fouta Djalon  en Guinée,  jusqu’au Sénégal, en passant par le Mali et la Mauritanie.

Dans cet ouvrage, vous explorez un univers riche en paysages pittoresques et chargé d’histoires. Tout d’abord, nous aimerions en savoir plus sur la genèse du projet. Comment est née l'idée de faire un focus sur cette partie-là de l’Afrique de l’ouest ?

Djibril habite Saint-Louis, vit avec le fleuve et sait que c’est une source d’inspiration. Yves habite Paris mais a découvert la magie de ses couleurs et de ses lumières. Ensemble nous avions envie d’aller à la source et de le descendre pour découvrir ce qu’il y avait au-delà du barrage de Diama. Tout au long de ses 1800 kms, nous avons découvert des paysages authentiques, généreux pour les yeux. Et puis, le fleuve Sénégal méritait un grand livre de photographies !  Et le fleuve est un mystère, des sources qui ne se laissent pas facilement découvrir, à l’embouchure qui se modifie sans cesse, comme pour se dérober aux regards, avec enfin des méandres qui vous font perdre le nord. Notre regard photographique est engagé mais bienveillant, un regard pour faire ressentir le rythme lent des flots, de la vie, la chaleur pesante, l’inattendu des rencontres.En évitant les pièges de l’image d’Épinal, de la carte postale touristique !

Car ce regard, pour nous franco-sénégalais, doit éviter toute manipulation. À  une époque où les photos peuvent être « photoshoppées », où leur impact est grand, il faut veiller à susciter l’intérêt, le questionnement sans biais. Et pour faire parler les images, rien de tel que des textes, interviews des personnes rencontrées, d’un conservateur du fort de Médine ou de Podor, ou encore du maire de Tokomadji, mais aussi textes de fond, économiques, culturels ou géographiques. Et c’est pour cela que nous avons embarqué dans notre pirogue plusieurs guides, Alioune Kane de l’université de Dakar, ou Abdoul Sow de celle de Saint-Louis par exemple. Et nous avons séjourné dans 3 petits villages, Koukoutamba en Guinée, Tokomadji en Mauritanie et Bassang au Sénégal.

Ces populations du fleuve, qui vivent dans des pays différents sur le plan administratif, ont-elles conscience d’appartenir à une même communauté, une même fratrie ?

Le fleuve fait vivre des milliers de riverains.  Même s’il peut y avoir des rivalités, entre l’amont et l’aval par exemple, ou bien des intérêts différents, entre pêcheurs et agriculteurs par exemple, il y a clairement une communauté de destin avec, comme colonne vertébrale, la culture peule, culture du voyage et du respect de l’autre. Elle est chantée par Baaba Maal et reste vivace. Les rencontres avec les chanteurs de Pekaan, comme Souleymane Maal, ou de Lambadiagabar comme Adja Sarr, le montrent bien.

Le fleuve est à la fois un trait d’union et un bien commun qui répond aux enjeux du développement africain et qui peut redevenir l’interface logique entre la terre et la mer, car en fin de compte, la promesse du fleuve c’est de rejoindre la mer.  Mais c’est un bien commun qui demande des investissements, la seule ressource qui manque en fait à l’Afrique, et une coordination entre quatre États, la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal. C’est là que l’action de l’OMVS est, depuis des années, décisive ; modèle de gouvernance que beaucoup d’autres régions du monde envient, l’OMVS multiplie les actions pour le fleuve, mais aussi pour les populations riveraines pour leur fournir l’essentiel, l’eau et l’électricité.

Ce périple en images nous plonge dans un monde au patrimoine riche, teinté de mythes et de légendes . Qu’est-ce qui vous a le plus marqués au cours de cette pérégrination ? 

Sur chaque rive, il est peuplé de légendes, du Fouta Djalon avec les contes pédagogiques de Koumenthio Zeinab Diallo, à Mame Coumba Bang, déesse du fleuve à Saint-Louis, qui inspire poètes et griots, en passant, à Kayes, par Mali Sadio que les enfants chantent encore. On aurait tort de se moquer de leurs messages ou de les traiter de superstitions car, bien avant d’autres, ils ont célébré le fleuve, encouragé à le respecter, demandé de ne pas polluer, imploré de respecter les équilibres naturels : une sagesse populaire écologique avant l’heure ! Voyager sur le fleuve, c’est se laisser porter par les rencontres, par le quotidien des riverains, par la sagesse de leurs chants. C’est apprendre en regardant et en écoutant.

Quand on parle du fleuve Sénégal, se pose avec acuité la question de la navigabilité, l'exploitation de ses ressources. Comment appréhendez-vous tout cela pour l’avenir de ce territoire ?

Le fleuve Sénégal était autrefois navigable de Saint-Louis à Kayes. Grâce aux actions de l’OMVS, il le sera demain de nouveau d’Ambédédi (à côté de Kayes) à Saint-Louis. Ce mode de transport beaucoup moins émetteur de carbone, devrait ainsi trouver une seconde jeunesse. Le fleuve Sénégal a été au centre de l’économie mondiale, la capitale de l’or de l’arachide et de la gomme ; puis il a été délaissé ; mais, aujourd’hui il commence à reprendre vie. En voyageant le long du fleuve, on ressent ce balancement de la globalisation, comme une hésitation de l’histoire. Avec nostalgie devant des ruines, des forts ou des quais légendaires, mais avec joie devant la multiplicité des investissements prometteurs.  Il n’y a pas de fatalité, et la vallée du fleuve peut, commence, à être synonyme de développement.  

Il y a une dimension environnementale très prégnante dans l’ouvrage. Récemment, beaucoup de pélicans ont été retrouvés morts au parc de Djoudj. Il y a aussi la sécheresse, la déforestation, la salinisation des sols. Peut-on parler de patrimoine en péril ?Le Sénégal et la Mauritanie vont produire dans les prochaines années du gaz et du pétrole. Avez-vous également des craintes particulières face à cette nouvelle donne pour la protection de l’écosystème local ?

Oui, l’homme a souvent aggravé des équilibres climatiques déjà fragiles ; il suffit de se promener dans l’île à Morphil et de s’imaginer un ou deux siècles plus tôt pour être pris d’effroi ; et l’homme continue encore. Oui, la salinisation, malgré le barrage de Diama, est encore un très gros problème. Oui, le réchauffement climatique peut être grave pour l’Afrique. Oui, le delta du fleuve Sénégal est particulièrement menacé : nous allons d’ailleurs lui consacrer notre prochain livre de photographies pour lancer un cri d’alerte.

Mais la prise de conscience est là et les projets se multiplient. Les choix énergétiques de cette région sont d’ailleurs à l’image des débats mondiaux. Mais une voie responsable s’ouvre : abandon d’une centrale à charbon, exploitation du gaz, développement de l’hydraulique, et enfin, du solaire, à commencer par la centrale solaire de Bokhol. Le fleuve préfigure ainsi les futurs équilibres énergétiques. Car les besoins, en particulier d’électrification, sont grands. Pour les pays développés l’urgence est à la neutralité carbone avec une croissance différente ; mais l’équation est différente pour l’Afrique où il faut répondre aux besoins en énergie des populations, mais le faire en sautant autant que possible la période carbonée pour aller vers les énergies renouvelables.

Les bénéfices du livre sont reversés à l’association La Liane. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette association ?

L’association La Liane, une association franco-sénégalaise de Saint-Louis, a recueilli et accompagné depuis dix années plus de mille enfants, garçons et filles, dont le parcours a été difficile. Ils ont été sortis de la rue et de l’exclusion après avoir connus rejet, maltraitance et exploitation. Avec La Liane qui les héberge, veille à leur éducation et leur développement, ils font preuve d’une extraordinaire capacité de résilience. « De la rue à l’espoir » est d’ailleurs le titre du premier livre de portraits et d’interviews que nous avons publié en 2018.  Des parcours et des rebonds qui sont des leçons de vie à méditer pour tous.

À  côté de cette maison des droits de l’enfant, La liane a aussi ouvert une maison des femmes, pour leur apporter assistance médicale, économique ou juridique.

Que voulez-vous que le lecteur retienne à la sortie de ce véritable voyage auquel vous nous conviez ?

Voyager, même si c’est avec un livre, c’est partir à la rencontre de l’autre, se laisser bousculer par des situations et des cultures qui peuvent étonner, c’est un voyage dans le temps aussi, car les vestiges du passé sont présents. Un passé qui fait partie de notre histoire, qu’il ne faut ni renier ni occulter, au risque de ne pas comprendre ses racines et de refaire les mêmes erreurs.

Les messages des riverains sont en quelque sorte porteurs d’un humanisme universel, sur l’environnement on l’a vu, mais aussi pour ce métissage dont Saint-Louis s’enorgueillit et qui est l’avenir de l’humanité.

 

 

 

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